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Publié le 27 Novembre 2019

La Région Centre-Val de Loire au fil des canaux

Etendue sur les basses terres du Bassin parisien, la région Centre-Val de Loire a offert depuis le Moyen-Age un terrain propice à la canalisation de zones humides et à la création de cours d'eau artificiels. Facteur de développement économique et de diversité environnementale et paysagère, ce réseau hydrographique a contribué à tisser une forte identité régionale. Par leur beauté et leurs spécificités, ces nombreux canaux sont à la source d'un patrimoine et d'un art de vivre singuliers. Une véritable fierté que les habitants de la région ont immortalisé sur pellicule à travers un ensemble de films amateurs où la chronique locale et familiale peut emprunter, au détour d'une promenade, les perspectives de la grande Histoire.

 

Les canaux en région Centre-Val de Loire, une histoire ancienne

Au fil du temps, la canalisation de cours d'eau et la construction de canaux artificiels ont pu remplir de nombreuses fonctions : irrigation, drainage, protection militaire, activités industrielles, transport de marchandises, agrément. Pour répondre à tous ces besoins, ceux qui ont conçu les canaux qui nous sont parvenus ont pu avoir recours aux techniques les plus élaborées. Soucieux d'assainir les marécages environnants, de profiter de leur fertilité et de limiter les crues, les moines de Bourges choisissent au Moyen-Âge de réorganiser entièrement le lit majeur de l'Yèvre et de la Voiselle, créant ainsi les canaux des marais de Bourges. Une histoire comparable voit l'Indre donner naissance au canal de Beaulieu-les-Loches, le Loir être réaménagé par les moines de l'Abbaye de la Trinité à Vendôme. Ce type d'opération se répète dans la Beauce à Bonneval dont l'origine des canaux se confond avec celle de l'Abbaye Saint-Florentin, ou encore à Montargis où les nombreuses voies d'eau du centre historique rappellent que la ville est construite sur une vaste zone humide sensée la protéger des agressions extérieures.

Avec l'avènement de la Renaissance, l'évolution des techniques et de l'architecture favorise l'épanouissement d'un nouvel art de vivre. Les douves deviennent de grands miroirs par la grâce de rivières détournées de leur lit. Les parcs des châteaux se peuplent de fontaines et de jeux d'eau qui utilisent les canaux pour l'irrigation mais aussi comme ornements structurants de grandioses perspectives comme à Chambord, Chenonceau ou à Villandry. Arrivé d'Italie, cet art de canaliser l'eau jusqu'au cœur des jardins de prestige culmine à Versailles où le célèbre parc entourant le château suscite à lui seul la création d'un pharaonique réseau hydrographique dont l'un des bras les plus sophistiqués - jamais achevé - devait venir puiser l'eau de l'Eure directement sur les terres des évêques de Chartres.

Au XVIIème siècle, la région voit d'ailleurs la naissance du plus ancien canal français « à bief de partage ». A l'initiative d'Henri IV, sur proposition de son ministre Sully qui y voit une chance de prospérité économique propre à mettre fin aux troubles des guerres de religion, le canal de Briare permet dès 1642 de relier le bassin de la Loire à celui de la Seine en franchissant la ligne de partage des eaux. On peut observer sur son cours certains des plus beaux ouvrages d'art du territoire français, de l'échelle d'écluses de Rogny-les-Sept-Ecluses au célèbre pont-canal de Briare. De cet exploit technique incontesté découlent d'autres réalisations au siècle suivant comme le canal d'Orléans et le canal du Loing. Nouvelle période de révolutions technologiques et de grand développement économique, le XIXème siècle voit à son tour l'avènement du canal de Berry, du canal latéral à la Loire, puis du canal de la Sauldre.

 

Filmer les riverains

Le décor des canaux est déjà posé en région Centre-Val-de-Loire lorsque le cinéma amateur fait son apparition au tournant des années 1930. A l'époque, Jean Vigo n'a pas encore transfiguré la péniche "Atalante" en métaphore de la destinée humaine. Le monde des canaux et des mariniers, associé au labeur et à l'industrie, ne fait pas autant rêver que les tourelles ouvragées des châteaux de la Loire et il est bien difficile de trouver un cinéaste amateur considérant ce décor atypique comme digne d'intérêt. Ce n'est que dans l'immédiate après-guerre que la curiosité des réalisateurs commence à se poser sur les canaux de la région Centre. Leur attention se porte tout d'abord sur les ouvrages d'art célèbres comme le pont-canal de Briare, immortalisé par Raymond Léveillé en 1947, ou celui du Guétin filmé par Maurice Carré dans les années 1960. On peut y suivre le lent ballet des péniches encore halées par de vieux camions Latil. Ce sont avant tout la dimension monumentale et la prouesse technique que l'on cherche alors à illustrer. Il faut dire que les travaux d'infrastructures peuvent apporter leur lot de spectacle et l'aménagement ou l'entretien des canaux suscitent toujours l'admiration de passionnés. Comme ceux que l'on retrouve au hasard des images de Jean-Claude Bourbon et Jean-Claude Turpin, en train d'assister au ballet des pelleteuses dans le canal de Berry, attroupés sur la margelle d'un pont de Noyers-sur-Cher comme on s'accouderait au balcon d'un Opéra.

Eléments structurants du paysage régional, les canaux se font aussi terrains de jeu dans l'objectif des réalisateurs locaux. Comme lorsque Bernard Vattan suit les glissades folles d'une Citroën 2CV tirant des luges ou les déambulations d'un camion tractant des badauds en sabots sur la glace du canal latéral à la Loire dans les environs de Saint-Satur. Les lieux de travail que sont les canaux se muent aussi parfois en villégiatures insouciantes. Après l'effort, les corps se délassent le temps d'une baignade dans le canal de la Sauldre, près de Lamotte-Beuvron où la caméra de Maurice Derbois saisit dans les années 1950 la vie joyeuse d'une guinguette au parfum de congés payés. En 1977, c'est un concours de pêche rassemblant les Vierzonnais sur les quais du canal de Berry qu'André Chamrobert documente sur pellicule.

Le long des voies navigables régionales, traditions et fêtes populaires semblent rythmer la vie des mariniers de manière immuable. C'est notamment le cas des joutes de Combreux, magnifiquement filmées par Roger Prenois sur le canal d'Orléans en 1947. Les nefs aux noms évoquateurs - "Tiens toi bien", "Prends garde à toi", "Toi aussi", portent chacune 9 hommes qui joutent à tour de rôle, tout de blanc vêtus comme le veut le tradition et en appui sur le "tabagnon" - sorte de plateforme fixée à la poupe du bateau. Les nefs se croisent à bâbord: on dit que les coméptiteurs joutent "à la lyonnaise". Toujours sur le canal d'Orléans, les tournois filmés par Pierre Robiteau à Fay-aux-Loges en 1963 ne présentent guère de changement, si ce n'est peut-être le nombre d'hommes présents sur chaque nef. La même année, Pierre Robiteau nous montre également d'étonnantes cavalcades nautiques, ainsi qu'une courses de hors-bords suivie d'une compétition de ski nautique, deux sports alors particulièrement à la mode. Des séquences qui ne sont pas sans évoquer les traditions de la marine de Loire que l'on peut découvrir dans les images tournées par André Chamrobert en 1984 et 1985 tout près du canal latéral à la Loire, à hauteur de Saint-Thibault-sur-Loire. Mais cette fois, les mariniers de la confrérie Saint-Roch joutent "à la parisienne". Moins nombreux, ils se croisent par tribord et n'ont pas de boucliers pour recevoir la perche. Avis aux intrépides! 

 

Les réalisateurs amateurs, témoins d'une aventure collective

A mesure que les travailleurs des canaux désertent les voies navigables, relégués aux fêtes votives par la concurrence d'autres moyens de transports toujours plus rapides, les réalisateurs commencent à changer leur approche de ce qui relève désormais d'un patrimoine commun appartenant à la légende locale. Peu à peu, Montargis se rêve en « Venise du Gâtinais » avec la passerelle Victor Hugo conçue par les ateliers Eiffel en guise de moderne Rialto. En 1965, ses berges verdoyantes et pittoresques, devenues sans doute un peu trop paisibles, se parent de mélancolie dans l'objectif de Jacques Pasquet. La roue de l'ancien moulin à tan bordant le canal de Briare ne tourne plus et le bâtiment accueille depuis les années 1920 l'atelier de fabrication des praslines Mazet qui disparaitra dans les flammes en 1979. Désormais dépourvus de fonction défensive, les fossés de Bonneval et l'Abbaye Saint-Florentin qu'ils protégèrent jadis au coeur de la Beauce offrent une décor féérique aux promenades familiales filmées par Jean Besnard en 1971. C'est encore et toujours l'empreinte insolite du passé qu'on cherche à déchiffrer dans l'entrelacs des canaux de Bourges au tournant des années 1990. A une époque de forte expansion du tourisme fluvial, les historiens locaux comme Yvon René se prennent désormais de passion pour ces témoins du génie civil que sont les canaux de la région Centre. De véritables prouesses techniques devant lesquelles s'émerveillèrent en leur temps quelques dignitaires des antipodes, comme l'illustre Kosa Pan, ambassadeur du roi du Siam, venu découvrir les travaux menés par Vauban sur le canal de Louis XIV à Maintenon le 2 septembre 1686.