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Publié le 27 Janvier 2021

Sovirel ou la chronique d'une bataille pour l'emploi (1975-1976)

À l'évocation du nom Sovirel, c'est immédiatement à l'industrie verrière de la vallée du Loing (de la Seine-et-Marne au Loiret) à laquelle on pense. Mais il s'agit aussi d'une usine et de ses ouvriers qui, pris dans la tourmente du capitalisme destructeur des années 1970, ont décidé de durement lutter afin de protéger leurs emplois, leurs vies et leur moyen de subsistance. C'est d'ailleurs grâce au "journal filmé" intitulé "La Bataille de l'emploi à Sovirel", tourné par Claudine Bertin et Claude Gensac et conservé par Ciclic, que nous vous invitons à (re)découvrir, cette page de l'histoire de la lutte ouvrière dans l'industrie verrière en France.

 

La Vallée du Loing et l'industrie verrière

Dès la moitié du 18e siècle, plusieurs sites de fabrication du verre se développent dans la vallée du Loing, que ce soit une verrerie ducale, une verrerie royale ou encore d'autres sites de fabrication plus artisanaux ou à l'inverse plus industriels.

Quelle en est la raison ?  La vallée du Loing est devenue un lieu de prédilection pour le développement de l'activité verrière en raison de la richesse en matières premières nécessaires à cette industrie : forêt (fourniture de bois de chauffe), eau, sable d'excellente qualité dit « de Fontainebleau » et terres réfractaires. La présence du canal du Loing, qui reliait les verreries à leurs fournisseurs et à leurs clients, permit l'essor de cette activité.

De Jean-François Meyssonnier à l'usine Sovirel

Jean-François Meyssonnier (maître-verrier) s'installe à Bagneaux-sur-Loing en 1752 et fonde une verrerie. Elle produit du verre à bouteille et du verre à vitre. L'activité cesse à la Révolution française. Reprise en 1827 par la famille Bernard-Delastre. Elle se spécialise dans la fabrique de verre de lunette jusqu'en 1915. Saint-Gobain en prend alors le contrôle sur demande du ministre de la Guerre.

En 1919, Eugène Gentil découvre aux Etats-Unis le verre Pyrex[1] développé par l'entreprise américaine Corning Glass Works. Il demande l’autorisation d’exploiter pour la France le brevet sous licence. En mai 1922, naît la société "Le Pyrex" et les premiers produits sortent des usines de Bagneaux-sur-Loing. Corning Glass Works détient à l'époque 10% du capital de l'entreprise.

La nouvelle usine Sovirel (Société des Verreries Industrielles Réunies du Loing) voit le jour en 1954 à Bagneaux-sur-Loing. Elle est spécialisée dans la production de verre technique.

La situation de l'usine Sovirel dans les années 1970

Au milieu des années 1970 l'usine occupe 300 000 m² et emploie 4 000 personnes. Répartie sur quatre différents sites à Bagneaux-sur-Loing, elle produit 350 tonnes de verre par jour. Elle est le premier fournisseur des industries et des marchés de téléviseurs (noir et blanc et couleur), électronique, lunetterie médicale et solaire, lunetterie de protection, optique, verrerie de laboratoire, génie chimique, verrerie culinaire et de table. L'usine Sovirel ce sont aussi deux autres sites de production de verre en France : à Aniche, dans le Nord (600 salariés), et à Châteauroux, dans l'Indre (350 salariés).

À Bagneaux-sur-Loing, les conditions de travail sont particulièrement dures et éprouvantes. Les ouvriers travaillent avec des pièces en amiante et dans des lieux où la témpérature s'élève entre 50°C et 60°C. Ils font les trois-huit en continu (jusqu'à la mise en place des 35 heures dans les années 2000), à raison de 42 heures hebdomadaires. Enfin, il n'y a pas de pause de travail à l'usine A (celle qui produit l'optique/lunetterie).

Au plan mondial, Corning Glass Works est une multinationale qui rachète de nombreuses entreprises et sociétés dans le monde. Cela représente 150 usines et 35 000 salariés. Suivant cette logique, l'américain va augmenter sa part au capital de Sovirel. En effet, dès 1969, Saint-Gobain vend ses titres à l'américain. En 1975, Corning Glass Works détient alors 98% du capital de Sovirel.

Son objectif est simple : asseoir sa position en Europe face à la concurrence allemande et faire passer la marge opérationnelle à deux chiffres (c'est-à-dire dépasser les 10%. Elle se situe à l'époque entre 6 et 8%). Pour cela, il ne lui reste qu'une solution : reduire les effectifs de salariés.

Sovirel : la bataille pour l'emploi

"La Bataille de l'emploi à Sovirel" est un film Super 8 tourné, monté, sonorisé et commenté par Claudine Bertin et Claude Gensac en 1976. Claudine Bertin était employée de bureau à Sovirel, élue CFDT et secrétaire du bureau du Comité d'Entreprise. Claude Gensac était cadre à Sovirel, responsable du service qualité et membre de la CFDT. Tous deux ont souhaité réaliser un film afin de garder la mémoire des luttes ouvrières qui ont animé l'industrie verrière à Bagneaux-sur-Loing au milieu des années 1970. Le film a été montré à plusieurs reprises dans les assemblées générales de l'usine Sovirel afin d'alimenter et soutenir la lutte pour la défense de l'emploi ou encore dans le lycée en forêt de Montargis en 1978.

En septembre 1975, la direction de l'usine fait savoir aux ouvriers que 181 licenciements sont envisagés et qu'un recours au chômage partiel sera mis en place pour les activités les moins rentables. Tout cela est présenté par la direction comme une nécessité destinée à réduire les coûts. De plus au niveau mondial Corning envisage de réduire l'ensemble de ses effectifs de 10%. L'avenir des ouvriers de Sovirel est particulièrement sombre et fait craindre le pire pour leurs emplois.

C'est dans ce contexte que, de septembre 1975 à la fin 1976, deux salariés de l'usine Sovirel, Claudine Bertin et Claude Gensac,  décident de tourner le film "La Bataille de l'emploi à Sovirel"[2], qui retrace, quasiment au jour le jour, les actions, les luttes et les mobilisations de l'intersyndicale CFDT/CGT/CGC et des ouvriers de Bagneaux (et même par soutien à la cause, les ouvriers de Sovirel/Pyrex à Châteauroux) pour faire plier le géant américain afin qu'il renonce aux licenciements prévus : blocage et arrêt de la circulation sur la Nationale 7 (2 octobre 1975), blocage du train Paris-Clermont-Ferrand en gare de Bagneaux provoquant confrontation avec les CRS et jet de gaz lacrymogènes afin de chasser les manifestants (17 octobre 1975), manifestation des ouvriers devant la préfecture de Melun (28 octobre 1975), manifestation et occupation du siège de Corning Glass Europe (31 octobre 1975), action internationale à l'encontre de Corning Glass Works via la Fédération Chimie CFDT (adhérente à l'ICF (International Chemical Federation)) en septembre 1976.

Malgré la détermination et l'engagement des ouvriers ; malgré les grèves, les blocages d'usines et les actions menées, et sans aucun soutien ni appui des pouvoirs publics, tous les emplois n'ont pu être sauvés. Environ 35 personnes ont perdu leurs emplois sur les 181 visés au départ la direction de Sovirel.

De 1976 jusqu'à 2012, l'usine Sovirel va connaitre plusieurs remaniements et repreneurs successifs (Thomson Videoglass, Rio Glass, I.C.I., Prevent Group) qui n'auront de cesse de réduire les effectifs d'ouvriers verriers à Bagneaux-sur-Loing. A l'heure actuelle, il ne reste uniquement que 220 salariés sur les 4 000 que l'usine comptait en 1975 (usine A, optique/lunetterie). L'usine appartient désormais à Keraglass, société détenue à 50/50 par Saint-Gobain et Corning Glass Works.

Cet article a été écrit à partir d'un entretien réalisé avec M. Gérard Gaboret, ancien ouvrier décorateur et ancien contrôleur des téléviseurs couleur, ancien régleur puis conducteur de presse à Sovirel, de 1969 à 2006. Il fut successivement délégué au CHSCT, délégué du personnel, secrétaire de la section CFDT et délégué syndical central, négociateur auprès de la Fédération Unitaire Chimie et permanent de la CFDT. Nous le remercions chaleureusement pour toutes les précieuses informations qu'il nous a communiquées et sans lesquelles la rédaction de cet article n'aurait pu être possible.

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 [1] Verre à faible coefficient de dilatation et résistant à la chaleur, mis au point initialement par le chimiste allemand Otto Schott en 1893, qui a notamment permis la fabrication de vaisselle, la verrerie de laboratoire ou encore les vitres des poêles, inserts et autres foyers domestiques et industriels. Ce verre fut commercialisé à partir de 1915 par l'américain Corning Glass Works sous le nom de Pyrex. 

[2] A ce titre il est intéressant de mettre en parallèle le film de commande, tourné en 1970, "Verre... feu... pyrex", qui détaille les étapes de la fabrication de ce verre à Bagneaux-sur-Loing. Deux point de vue s'affrontent. Au film promotionnel et publicitaire de la direction répond celui de la réalité de la lutte sociale des ouvriers.