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Publié le 30 Juin 2021

Son Crime - Coup de projecteur sur ce chef d'œuvre tourné au Château de Maintenon

Nous sommes en 2010, M.Emmanuel Porcher, alors directeur de l’agence Ciclic lance les discussions avec M. Alberic de Mongolfier, président du département d’Eure-et-Loir de l’époque et M. Jean Raindre, époux de Geneviève de Noailles alors détenteur d'une bobine 35 mm intitulée Son Crime. C’est ainsi qu’après de longues discussions et un travail acharné, l’agence Ciclic a fait la collecte de cette oeuvre aussi énigmatique qu'exceptionnelle. Une grande histoire implique quelques explications, alors revenons ensemble sur cette archive qui fête cette année ses 90 ans. 

Son Crime, dernier film du baron Thiery, n’a jusqu’ici été montré qu’en privé dans les clubs amateurs. Il a bien fait l’objet d’une projection pour les oeuvres de bienfaisance de la Duchesse de Noailles mais jamais d’une projection publique ! Ce drame policier concentre tous les accessoires classiques du genre : détectives, bandits internationaux, erreur judiciaire etc. Mais la qualité de certains artistes et la beauté du cadre ont valu à cette production un grand retentissement dans les sphères de la comédie de salon.

Un film au casting 4 étoiles, du beau monde !

« Mario de Castille », interprété par Paul Coze-Dabija, Chevalier de la Légion d’Honneur. La Duchesse de Noailles tient le rôle de la Comtesse d’Epernon, un nom d’emprunt aux dires de certains. En y regardant de plus près, nous apprenons que le Marquisat de Noailles avait intégré le duché d’Epernon (recherche aux Archives départementalesd’Eure-et-Loir, ndlr). Ce nom d’emprunt pourrait être une forme de volonté de réappropriation de terre qui fut, au temps de la nièce de Madame de Maintenon et jusqu’au second empire, la propriété de la Maison de Noailles.

                                                  

                                                 

Arrêtons-nous un instant sur les rôles de « Fanchette », « La Futaie » et« Christian », alias dans l’ordre : Madame la Vicomtesse de la Motte Rouge, Monsieur le Comte de Mareuil, Monsieur le Baron Thiery (le réalisateur). La même année que le tournage de Son Crime (1931), ils vont fonder une association « l’Ecran Mondain », dont la Duchesse de Noailles est la Présidente d’Honneur. Dans Son Crime, le spectateur appréciera les interprétations, à l’image de la capacité du Baron Thiery à changer de visage et « body language », du si gentil garçon lors de la partie de chasse, en un repris de justice à la mèche rebelle, quand on le voit rôder autour du château. De même avec « La Futaie », le garde-chasse, où les changements de physionomie selon les scènes ne sont pas sans nous rappeler les expressions des personnages du cinéma muet des années d’après-guerre (la Première Guerre Mondiale), américain ou français. Enfin, « Fanchette » joue un personnage ambigu. Est-ce là une manière de s’acquitter de la vie qu’elle aurait dû suivre si elle était demeurée à Benon, village rural en lisière de la forêt du même nom, en Charente-Maritime. Marie-Thérèse Godet, épouse du Vicomte de la Motte Rouge, connaît parfaitement la vie simple des menus, qu’elle interprète brillamment.

Le film s'entend

On voit là une emprise encore très forte de l’art dramatique sur le scénario et les dialogues. Si certaines de ces scènes semblent durer plus longtemps que la norme actuelle, elles marquent le besoin de faire entendre un texte et des dialogues encore inaudibles. Henry Thiery a-t-il souhaité filmer la prééminence de la parole dans nos rapports mondains ? Pensait-il laisser transparaître ainsi le style « Agatha Christie » ? Quoiqu’il en soit, le spectateur sera surpris de la précision de ces échanges vocaux, sans doute écrits par Madame laDuchesse de Noailles, autrice de nombreuses petites pièces « vaudevillesques » qu’elle donnait en représentation, pour ses amis. Bien que muet, le film paraît bavard et bruyant. La Comtesse d’Epernon appelant « Fanchette ! », les coups de fusils, les crissements du gravier de l’allée sous les pas des visiteurs (et/ou du voleur), les éternuements, la voix et les rires du « fort eng. » – du gros monsieur à la terrasse du café (seule scène hors du domaine du château de Maintenon) – le plongeon de Christian dans l’eau des douves, ainsi que les meuglements des vaches de la ferme et les hennissements des chevaux du haras, tout nous laisse imaginer les sons et les bruits, les paroles et les altercations.

Un film amateur ?

On objectera peut-être que la présence d’un metteur en scène et d’un opérateur de métier ainsi que l’utilisation, même un seul jour, du studio Gaumont, donnent un caractère semi-professionnel à ce film. À cela, répondons que la tendance très naturelle des amateurs à vouloir faire mieux les conduit fatalement à travailler avec des films d’une plus grande section, des appareils plus perfectionnés, munis de tous les objectifs et autres accessoires professionnels... N’oublions pas que ce projet est né d’un budget réduit (1 000 ou 2 000 francs) et qu’il a entièrement été tourné par la force de bénévoles consacrant plusieurs jours du Seigneur à aller et venir entre Paris et Maintenon pour mettre en boîte quelques scènes. Faire un long métrage amateur avec une intrigue n’est pas chose aisée, félicitons ce groupe d’avoir relevé le défi consistant à montrer que les cinéastes amateurs ne sont pas réduits aux films de famille ou bien à des "actualités filmées" locales.

Un support hors-normes

Un film 35 mm pour un film amateur, ce n’est pas très courant. Apportons quelques précisions quant à cette bobine intégralement conservée dans les locaux de Ciclic Centre-Val de Loire (Issoudun). Parlons notamment de cette couleur bleutée si identifiable. La technique appliquée ici est le teintage. Ce procédé, créé dès le milieu des années 1890, fut utilisé de façon récurrente jusque dans les années 1950. Les couleurs pouvaient être utilisées dans un sens très littéral comme ici le bleu pour les scènes nocturnes. La fin du teintage est souvent liée à l’apparition des films sonores car elle interférait avec la bande-son des films parlants. Ici le travail sur ce support est d'une excellente facture, justifiant que l’amateurisme ne rime pas toujours avec approximation. C’est pour toutes ces raisons que nous ne pouvons pas classer Son crime sous le label de l’amateur tel que défini par les plus aguerris. Vol de bijoux, trahison, meurtre, amour et jalousie, le clair-obscur, la nuit américaine, les ingrédients de Son crime plongent le spectateur dans les débuts du film policier qui naît dans les années trente, et captivera tant de générations de cinéphiles, jusqu’à l’apparition du thriller des années soixante dix. Tout est joué, et l’intrigue, certes nourrie d’événements inventés ou ayant eu cours à Maintenon, et les personnages portant des noms à particule, les lieux et les meubles, tout est fiction. Ainsi « les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne sauraient être que fortuites ».

Un anniversaire à célébrer

Une date à retenir : 1931… Voilà 90 ans que ce film n’attend qu’une chose, être projeté au plus grand nombre. C’est en 2018 qu’une idée va émerger et qu’un ciné-concert va être proposé. Depuis 2006, l’agence Ciclic est missionnée par la Région Centre-Val de Loire et l’Etat pour collecter, sauvegarder, numériser, documenter et valoriser le patrimoine cinématographique de la région Centre-Val de Loire, afin de participer à la construction d’une mémoire commune. En parallèle de sa mission régionale, Ciclic Centre-Val de Loire a bâti un partenariat solide avec le Conseil départemental d’Eure-et-Loir pour mettre en oeuvre une multitude d’opérations sur le département : collecte, création, diffusion. De cette collaboration un projet d’ampleur est né : le ciné-concert autour du film ainsi nommé Son Crime. Par ce projet, Ciclic Centre-Val de Loire et le Conseil départemental d’Eure-et-Loir ont souhaité vous plonger dans cette oeuvre des années 1930. Pour l'occasion, le film a été restauré par les équipes de Ciclic Centre-Val de Loire, une image d’une rare qualité grâce aux interventions techniques de la Cinémathèque de Nouvelle Aquitaine et de la société de post production Lalunela. Mais ce n’est pas tout, le film est accompagné d’un environnement musical proposé par l’association Commixtus. Sur scène, les musiciens interpréteront une musique composée par Jean-Louis Petit et seront accompagnés d’une cantatrice et d’un conteur. Le tout raconté dans un journal relatant en Une le vol de bijoux et le meutre au château de Maintenon. Vous trouverez un aperçu en lien de cet article. 

Une première projection devait avoir lieu le samedi 19 juin au château de Maintenon mais cette dernière n'a pas pu se tenir à cause des conditions météorologiques. Ce n'est que partie remise, le projet devrait revoir le jour d'ici peu. Alors restez bien attentif aux actualités sur memoire.ciclic.fr.