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Publié le 29 Avril 2020

La Société Case, emblème industriel de Vierzon

En mars 1994, le groupe américain Case annonce la fermeture de l'usine de Vierzon et la délocalisation de la production sur son site de Crépy-en-Valois. Malgré des mois de lutte, parfois tendue, pour sauver les emplois de "La Case" avec le soutien des habitants et des collectivités, l'usine ferme définitivement ses portes le 15 décembre 1995. Revenons en image sur cette histoire d'une entreprise, La Case, d'une ville, Vierzon, et d'un savoir-faire, bien public, aujourd'hui devenu souvenir d'une époque industrielle. 

Cet article a été réalisé d'après les travaux menés par les équipes mobilisées sur les recherches Memoviv - Vivamemori. Il a pour objet la valorisation des fonds Case conservés par Ciclic Centre-Val de Loire et la création du documentaire éponyme par les chercheurs de l'université de Tours. Ciclic Centre-Val de Loire remercie Céline Assegond et Alexandre Palezis pour leur confiance et le travail de mémoire réalisé autour de cette histoire.

"Vierzon ville industrielle", voici ce que l'on pouvait encore entendre dans les années 1980 quand on évoquait ce territoire situé au centre de la France. Si l'industrie du machinisme s'y est développée, c'est bien grâce aux atouts géographiques, géopolitiques, à un réseau ferroviaire développé mais aussi à la présence d'un terreau solide basé sur le savoir-faire et les techniques datant de plus d'un siècle.

En effet, sans en refaire l'historique, nous pouvons retenir que c'est en 1848, avec l'ouverture d'un atelier de "machines à battre", que Célestin Gérard, fils d'agriculteurs, lance cette succès story. Elle n'aura de cesse d'évoluer, en 1861 avec la création de la première locomobile ou en 1866 avec la première batteuse mobile de France. Mais c'est en 1879, par le rachat de l'industriel Lucien Arbel, que l'entreprise se donne un nom et se structure: elle deviendra la Société Française de Matériel Agricole : "La Française" (SFMA). Les tumultes économiques de la fin du XIXe siècle feront apparaître un "i" à cette dénomination pour devenir la Société Française de Matériel Agricole et Industriel, qui s'engagera dans les combats de la Première et Seconde Guerre mondiale. Vaste programme d'Union nationale qui freinera quelque peu l'innovation et laissera la place aux constructeurs américains avec des modèles de tracteurs plus petits qui innonderont le territoire français.

En 1959, la SFMAI devient la Société Case et se destine progressivement à la production de matériel de travaux publics. L'emblème de cette industrie vierzonnaise devient le tractopelle, aussi appelé "backloaders" ou "bakous" pour les intimes. 

Et la caméra dans tout cela ? 

Que ce soit pour la pédiode de la Société Française ou bien pour la Case, les collections de Ciclic Centre-Val de Loire, que vous pourrez consulter, sont composées d'une série de films industriels tournés à des fins promotionnelles. La caméra est alors le fer de lance d'une ambition industrielle et un bon moyen de faire la lumière sur les compétences et l'efficacité des équipes. Il s'agit de rassurer les futurs acheteurs ou actionnaires. 

Bien que l'on parle de productions différentes, il est intéressant d'en faire la comparaison. Quelques éléments sont bien distinctifs de chaque période. En effet, à chaque époque son style, sa technique et son contexte historique. Alors que le film de Germain Sachsé (réalisateur de films pour le Ministère de l'agriculture), tourné en 16 mm en 1950, intitulé "Au service de l'agriculture" se veut didactique dans une visée politique à l'adresse des agriculteurs, les productions de la Case, réalisées en Umatic fin des années 1980 par la Maison de l'Image de Bourges, se présentent comme des classiques du film promotionnel d'entreprise visant à faire gagner des parts du marché. D'un côté le tracteur, à l'image du travail agricole, doit être pratique, solide et simple de prise en main; de l'autre la machine de travaux publics est très technique et sophistiquée. Enfin, les évolutions sur la chaîne d'assemblage sont notables. Alors que les années 1950 répondent encore à "l'exécution rationelle des opérations de montage" tel le fordisme des années 1930, les années 1980, bien qu'encore rationalisées, tendent plus vers des tâches de techniciens spécialisés. 

Le contexte mondial se transforme, le savoir-faire change, les outils évoluent et les méthodes se modernisent, mais les locaux restent éternels. Pour chaque archive, les bâtiments restent  l'emblème de la ville, un marqueur du dynamisme de l'activité industrielle. Les réalisateurs utiliseront d'ailleurs la même méthode, un plan d'ensemble vu du ciel, rappelant que cette entreprise était une maison pour beaucoup de vierzonnais. Notons que ce type de plan reprend les codes de la photographie promotionnelle d'entreprise, largement exploitée dans les catalogues commerciaux. La vue aérienne d'usine permet de donner à voir avec force l'étendue des bâtiments en centre ville, près de 9 hectares, gage de la puissance de l'entreprise. Dans un entretien attribué à la recherche, Jean-Pierre Dubour soulignera que : "Case a fait vivre pendant 30 ans de nombreuses familles dans Vierzon". Cette société n'est plus, mais la ville conserve encore son passé industriel, entre tracteur et bakous.

Ces archives audiovisuelles nous rappellent aussi que pour chaque machine qui sort de l'usine, des centaines de salariés sont employés et conçoivent les pièces avec une rigueur exemplaire dans une recherche constante de qualité. Ces documents qui témoignent des savoir-faire à l'oeuvre dans cette entreprise constituent aujourd'hui une source précieuse pour les chercheurs (historiens, sociologues). Leur richesse réside dans la restitution de multitudes de détails, de l'ambiance sonore, ainsi que de l'intense activité qui régnaient dans les ateliers. Jean-Pierre Dubour, ancien décolleteur et cariste chez Case, s'est prêté à l'exercice du commentaire, d'images tournées par la Maison de l'Image de Bourges en 1989 conservées par Ciclic Centre-Val de Loire (consultable ici). Il nous invite à comprendre les coulisses de la conception des bakous, notamment la seconde chaîne de montage des tractopelles, la station automatique de soudure des chassis, les opérations de lessivage, le contrôle qualité du 580K et le bureau d'étude. Plus encore, il est avant tout un témoin d'une époque et d'une vie en entreprise. Les prises de vue ont été effectuées par la Maison de l'Image de Bourges en 1989.

De la Société Française à la CASE, du tracteur au Backhoe Loeder

Les collections filmiques détenues par Ciclic Centre-Val de Loire ayant trait à l'entreprise Société Française de Machinisme Agricole, ainsi qu'à celle qui lui a succédé, la société Case, a été mis à disposition de la recherche Vivamemori. Elles ont été mobilisées dans le cadre de la réalisation d'un document pluridisciplinaire et plurimédia intitulé, De la Société française à la Case, du tracteur au Bachoe Loeder.

Réalisé à partir d’extraits d’une dizaine d’entretiens et de documents d’archives photographiques et filmiques, le film nous plonge dans l’univers de l’entreprise Case de la fin des années 1950 à 1995. Les paroles des anciens ouvriers et employés témoignent d’une culture d’entreprise fortement imprégnée par celle de la Société Française de Matériel Agricole et Industriel, où l’esprit de camaraderie et l’amour du « travail bien fait » étaient de mise. Le film donne à voir l’organisation du travail, la pénibilité de certaines tâches et les rapports hiérarchiques. Il retrace le passage de la production de tracteurs à celle de tractopelles, les fameux « Bakous », et rend compte des luttes qui ont accompagné la fermeture de ce site industriel emblématique de Vierzon. 

Menée par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs de l’Université d’Orléans et de Tours, VIVAMEMORI vise à amplifier la dynamique engagée par la recherche MEMOVIV (http://www.memoirevierzon.msh-paris.fr/). A partir d’un travail de recueil de mémoires sur l’industrie de la Région Centre-Val de Loire, VIVAMEMORI souhaite contribuer à une réflexion sur les outils les plus pertinents de valorisation d'un matériau riche, articulant patrimoine immatériel et patrimoine matériel auprès d'un public diversifié.
Avec le soutien du Service Patrimoine et Inventaire de la Région Centre-Val de Loire, des Archives départementales du Cher et de l’Indre et de Ciclic, l’agence du Centre-Val de Loire pour le livre, l’image et la culture numérique. 
Financement: Région Centre-Val de Loire, avec le concours de la DRAC Centre-Val de Loire, de la communauté de Communes d’Éguzon-Argenton-Vallée de la Creuse, de la Ville de Vierzon, ainsi que du Syndicat mixte du Pays Loire Val d’Aubois.