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Publié le 8 Avril 2020

De Jane Billard à la nasse : Douadic, histoire d'un camp

Entre le printemps et l'automne 1943, Jane Billard, assistante sociale et infirmière dans le camp de Douadic, filme la vie des internés avec une petite caméra qu'elle a reçue en cadeau pour ses 18 ans en 1938. Longtemps mis de côté par sa réalisatrice, ce morceau d'histoire trouvera ses lettres de noblesse grâce au film La nasse tourné en 2006 par Philippe Barlet et Jacques Merlaud. Retour sur cette enquête qui met la lumière sur un camp parfois oublié.  

Cet article a été réalisé grâce aux écrits de M.Philippe Barlet, aux informations rapportées par l'ensemble des acteurs ayant eu connaissance du camp de Douadic ainsi que du documentaire La nasse. Ciclic Centre-Val de Loire remercie Philippe Barlet et Jacques Merlaud pour leur confiance et le travail de mémoire réalisé autour de cette histoire. 

Jane Billard, témoin du camp de Douadic

De 1940 à 1944, le camp de Douadic a rempli différentes fonctions. Camp de prisonniers pour les allemands entre 1939 et 1940, il devient par la suite un Centre d'Accueil géré par le Service Social des Etrangers qui hébergera les réfugiés espagnols, polonais et allemands. Il sert aussi de centre de regroupement pour les juifs arrêtés avant leur transfert en zone occupée pour être livrés aux Allemands qui les déportent vers les camps d'extermination. Cependant, il sera avant-tout un centre de "ramassage et triage" pour les juifs raflés dans l'Indre et dans les parties non occupées du Cher et de l'Indre-et-Loire, notamment sur la période d'août 1942 et février 1943. 

Jane Billard se passionne très tôt pour la photographie et le cinéma. En 1938, pour son dix-huitième anniversaire, elle reçoit en cadeau de ses parents une petite caméra Kodak Baby qui filme au format 8 mm. Lorsqu'elle arrive au camp de Douadic le 26 août 1942, elle possède encore une pellicule, denrée devenue rare et coûteuse depuis le début de la guerre. C'est vraisemblablement entre avril et juillet 1943 qu'elle l'utilise dans ce camp. Elle n'est pas seule à réaliser les prises de vue puisqu'elle figure dans quelques séquences ; il semble que ce soit Prosper Masson, comptable et responsable du camp, qui ait, selon le témoignage même de Jane Billard, réalisé les autres prises de vue.

Un film de chaque instant

C'est justement en 1943 que Jane Billard filme la vie des internés du camp de Douadic comme s'il s'agissait d'un « film de famille », en particulier les moments "heureux" de la vie du camp. Comme c'était très fréquent à l'époque de la part des cinéastes amateurs, certaines scènes ont été manifestement préparées avec la complicité des internés. Ainsi lorsque les enfants dansent, probablement pour fêter le départ en avril 1943 d'un groupe pour un centre d'accueil à Annecy, lorsqu'un groupe de jeunes agite joyeusement des bouteilles plus ou moins pleines, ou de nouveau à la veille du départ d'un autre groupe de femmes et d'enfants pour Annecy (peut-être aussi à l'occasion du 14 juillet ?), nous sommes alors sûrement en présence de mises en scène du quotidien. D'autres scènes, moins festives, paraissent avoir également fait l'objet d'un travail scénographique. Jane Billard filme aussi des instants « volés » : un Chinois, accompagné par un Espagnol (premières images du film) ; un groupe d'adolescents assis près d'une baraque ; deux femmes et des enfants dans une des allées du camp ; un jeune garçon surpris dormant allongé dans l'herbe ; deux fonctionnaires du camp, longeant les barbelés ; deux hommes (les médecins du camp) marchant côte à côte ; une internée tenant dans ses bras une petite fille... Autant d'instants de vie captés par la réalisatrice à la manière d'un reportage photo. 

Chaque action est soigneusement immortalisée par des plans parfois courts et hasardeux mais toujours ancrés dans le réel. C'est ainsi que nous pouvons voir deux scènes avec des familles préparant un repas supplémentaire, le départ pour le ravitaillement de la carriole du camp , une partie de volley-ball (le gouvernement de Vichy a demandé l'organisation d'activités physiques...), une baignade dans l'étang, une distribution de lait aux enfants... Depuis le mirador situé près de la route de Douadic à Mézières, elle réalise également un panoramique du camp, permettant de se faire une idée de sa topographie. On y aperçoit notamment les baraques, les « feuillées », le transformateur électrique, le bureau administratif et la baraque du gardien... Jane Billard apparaît elle-même à plusieurs reprises dans les images, la caméra étant alors tenue par un autre opérateur.

Le film redonne vie aux victimes de la politique antisémite et xénophobe du gouvernement de Vichy, internées à Douadic entre 1942 et 1944. Nombre d'entre elles, tant enfants que femmes visibles dans le film, ont été déportées et assassinées à Auschwitz et dans d'autres camps allemands. Plusieurs internés se sont engagés dans la Résistance, y rejoignant le ravitailleur du camp, René L'Herminé, devenu un des chefs de la résistance locale. Ces images fugaces ne donnent qu'un aperçu de la vie du camp. Jane Billard a fait de ces instants volés un moment de partage avec toutes ces personnes. Ces images manquent parfois d'objectivité mais n'en restent pas moins un témoignage fort et un document qui interroge l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.  

Un film longtemps ignoré

Cette bobine 8 mm a mis du temps avant d'être diffusée. En effet, Jane Billard conserve ce petit film en noir et blanc avec divers autres souvenirs du camp de Douadic mais elle ne le ressort qu'en 1992 pour le projeter à Jacques Blanchard qui prépare alors son livre sur Douadic. Cependant, les images se révèlent décevantes car la caméra a été manipulée avec beaucoup trop de vivacité, en particulier pour les séquences filmées par Prosper Masson. Après plusieurs années, elle contacte le service photographique d'un magasin FNAC de Paris qui lui propose de le porter sur vidéocassette. Mme Billard diffuse largement cette cassette auprès des anciens internés de Douadic. Ces images deviennent alors support pédagogique qui peut être présenté lors d'expositions, de conférences et dans les établissements scolaires. En 2001, le film porté sur vidéocassette est numérisé par le service audiovisuel du centre régional de documentation pédagogique de l'académie d'Orléans-Tours et gravé sur un cédérom. Il est destiné à être utilisé lors d'animations organisées par le CDDP de l'Indre dans les établissements scolaires. Fin 2003, au début de la réalisation du documentaire La nasse sur Douadic, Jacques Merlaud procède à une nouvelle numérisation du film d'après le document original au format 8 mm, à vitesse normale. Véritable source historique, ce film est, encore aujourd'hui, le seul film amateur actuellement connu tourné sans intention de propagande dans un camp français ayant servi à la déportation des juifs pendant la seconde guerre mondiale.

La nasse, un outil au service de l'histoire

La nasse, film réalisé par Jacques Merlaud et Philippe Barlet entre 2003 et 2006, relate l'histoire du camp de Douadic, situé à 12 km de la ville du Blanc. Le film est construit, d'une part, autour des images tournées en 1943 dans le camp de Douadic par Jane Billard et d'autre part, de photographies prises à l'époque par divers opérateurs ; enfin et surtout par des documents d'archives issus de recherches historiques qui éclairent le contexte dans lequel ont été fixées ces sources iconographiques. 


Retour sur les rafles de 1942 et 1943 

Philippe Barlet, né en 1951 à Olivet, est retraité de l’Education nationale, ancien professeur d'histoire et géographie et directeur du CDDP de l'Indre. En 2006, alors spécialisé dans l'histoire de la Révolution française dans l'Indre, il s'est intéressé à l'histoire des camps de l'Indre (Douadic, Montgivray, La Vernusse) en préparant une exposition pour le service éducatif des archives départementales de l'Indre sur la seconde guerre mondiale.
Jacques Merlaud est né le 13 janvier 1948 à Châteauroux. C'est un enseignant, réalisateur de films, administrateur d'une télévision locale et formateur en prises de vues et montage. Il commence à tourner et à s'intéresser à la vidéo dans les années 1970. 

Les premières images du film montrent les rares vestiges encore visibles du camp de Douadic et évoquent le sort des enfants Régine et Félix Wodowski, déportés et assassinés avec leur mère à Auschwitz en 1942. Suit le récit des deux grandes rafles organisées par le gouvernement de Vichy et conduites par la police française contre les juifs étrangers, dans l'Indre comme dans toute la zone non occupée. La plupart des personnes raflées sont livrées aux Allemands qui les déportent ensuite vers les camps d'extermination. La première se déroule le 26 août 1942 et dans les jours qui suivent ; sur ces journées dramatiques témoignent Herbert Goetz, arrêté le 26 août 1942 et conduit à Douadic, et Jane Billard, envoyée le même jour par le maire du Blanc pour s'occuper des personnes conduites dans le camp. La seconde rafle se déroule le 23 février 1943, en témoigne Maurice Jablonsky, arrêté à Neuvy-Saint-Sépulchre et conduit à Douadic, transféré à Nexon puis à Gurs et enfin à Drancy avant d'être déporté par le convoi 51 (6 mars 1943) vers Sobibor, Maïdanek et Auschwitz. Libéré par les Russes, il est rapatrié en France en 1945.

Deux historiens (Alain Giévis et Jean-Louis Laubry) expliquent comment ces rafles ont été accueillies par la population. Ils présentent les manifestations de l’antisémitisme dans l’Indre depuis la fin du XIXe siècle et montrent le renforcement de la xénophobie à la veille et au début de la seconde guerre mondiale en lien avec l’afflux des réfugiés dans le département.

Itinéraires des victimes du camp de Douadic

S'ensuit, par les témoignages de Samuel Pintel et d'Henri Malberg, le récit des itinéraires de familles juives arrivées en France dans l'entre-deux-guerres ainsi que le retour sur la fuite de la ville lumière, Paris, au moment de la rafle du Vel’ d’hiv’ et l'arrivée dans l’Indre en juillet 1942. Nombre d'entre elles sont conduites au camp de Douadic. La vie dans le camp de 1942 à 1944 est alors évoquée à travers divers documents et témoignages (notamment ceux de Jane Billard et d'Henri Malberg).

Est ensuite rapporté le destin de plusieurs internés de Douadic, transférés à Annecy en juillet 1943, raflés par les Allemands le 16 novembre 1943 puis déportés vers les camps d'extermination. Néanmoins, plusieurs enfants venus de Douadic échappent à la rafle et deux d'entre eux trouvent refuge dans la maison d’Izieu puis dans des familles d’accueil, ainsi que le relate Samuel Pintel. Les dernières arrestations de juifs ont lieu au début de l'année 1944 alors que la résistance s'organise dans le camp de Douadic autour de René L'Herminé. L'été de la Libération est évoqué par le témoignage d'Henri Malberg et les derniers internés quittent le camp en octobre 1944. Les dernières images et la bande sonore nous rappellent les responsabilités du régime de Vichy dans la déportation et l'extermination des juifs.

Le film est un travail de trois années pour Jacques Merlaud et Philippe Barlet. Il sera projeté pour la première fois dans le village de Douadic le 2 février 2007. C'est en 2019 que les fonds sur le camp de Douadic et sur le documentaire La nasse ont été déposés à l'agence Ciclic Centre-Val de Loire. Encore aujourd'hui Philippe Barlet et Jacques Merlaud, accompagnés par les équipes de Ciclic, continuent ce travail de mémoire et de transmission lors de séances de projections.