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Publié le 19 Mars 2014

Affaire Mis et Thiennot : briser le mur du silence

En 1980, un comité de soutien est créé dans l'Indre pour faire réhabiliter Gabriel Thiennot et Raymond Mis, condamnés en 1951 pour un meurtre qu'ils ont toujours nié. En 1981, des militants réalisent un film en vidéo pour soutenir cette lutte. 

Tout commence en 1979 quand Léandre Boizeau, instituteur dans l'Indre, réalise une grande enquête sur l'affaire Mis et Thiennot (voir encadré). Grâce à 1500 souscripteurs, il publie cette année-là un livre qu'il intitule : "Ils sont innocents - l'affaire du crime de Saint-Michel-en-Brenne". Les passions enfouies depuis les années 1950 se réveillent alors autour de l'ouvrage. Certains refusent de le vendre, d'autres le proposent "sous le manteau". Léandre Boizeau est même menacé un temps de plaintes en diffamation, finalement jamais déposées.

L'intérêt du public pour l'affaire encourage l'écrivain à créer un comité de soutien à Mis et Thiennot en mars 1980. L'association réclame la révision du procès et la réhabilitation des deux hommes. Des réunions d'information sont organisées à travers l'Indre. Une pétition est lancée pour soutenir la demande en révision.

Joël Meurgue et Jean-Luc Mével adhèrent au comité dès sa création. Les deux amis sont instituteurs à Châteauroux. Ensemble, ils ont l'idée de contribuer à ce combat en réalisant un "montage vidéo".

En décembre 1946, un garde-chasse du Château de Blizon dans la Brenne est retrouvé assassiné. Un groupe de chasseurs est soupçonné par la police. Deux d'entre eux, Raymond Mis et Gabriel Thiennot sont bientôt accusés par la police locale. Les deux hommes avouent, après un interrogatoire qui dure huit jours, puis se rétractent en dénoncant les violences et les tortures dont ils ont fait l'objet. L'instruction retient ou écarte certains témoignages et finalement, après plusieurs recours, Mis et Thiennot sont condamnés en 1951 à quinze ans de travaux forcés. Très vite, les partisans des deux condamnés dénoncent une erreur judiciaire. Dès 1954, le Président de la République René Coty leur accorde sa grâce. Raymond Mis et Gabriel Thiennot ne purgent que la moitié de leur peine, mais sont toujours considérés comme les auteurs du crime... 

Jean-Luc Mével a suivi un stage d'initiation à la vidéo lors d'une édition du festival DARC à la fin des années 1970. Les stagiaires produisaient alors des reportages sur le festival, présentés chaque soir au public. Grâce à cette opportunité, Jean-Luc Mével apprend à tourner, monter en vidéo et découvre le matériel disponible au Centre social Saint-Jean de Châteauroux. C'est avec le matériel du centre social qu'est tourné "Briser le mur du silence" entre 1980 et 1981 en vidéo 1/2 pouce. Joël Meurgue endosse le rôle de journaliste, Jean-Luc Mével celui de cadreur et réalisateur. Les prises de son sont enregistrées sur le magnétophone Uher appartenant à Mével. Le film est tourné et monté sur leur temps libre, le mercredi et le week-end. 

Les deux auteurs demandent également une chanson à Rolland Henault et à la chanteuse Elizabeth. Les deux artistes acceptent, composent et interprètent "Chanson pour Raymond et Gabriel", dont les accords ponctuent le film.

L'engagement des militants permet de recueillir et d'enregistrer la parole de témoins importants. En plus des témoignages de Gabriel Thiennot, de Bernard Chauvet (condamné pour complicité), de Léandre Boizeau, les deux réalisateurs interrogent aussi Maurice Rougeron, gardien à la prison de Châteauroux et André Bourbonnais, dernier témoin à avoir vu le garde-chasse vivant en 1946. 

"Briser le mur du silence" est montré pour la première fois en 1981 à l'occasion d'un grand meeting organisé à la Maison des loisirs et de la culture de Belle-Isle à Châteauroux. Plus de mille personnes sont présentes. Le public peut découvrir le film de 50 minutes, simultanément sur six téléviseurs prêtés au comité par un commerçant de Châteauroux (à l'époque, il était techniquement difficile et cher d'organiser une vidéoprojection). 

"Briser le mur du silence" contribue à sa manière à réunir les 30 000 signatures déposées par le comité à la cour de cassation lors de la première requête en révision. Le film est petit à petit oublié. Son format vidéo, le 1/2 pouce, le rend difficile à diffuser. En 2007, le comité le dépose auprès du pôle patrimoine de Ciclic, afin qu'il puisse être sauvegardé, numérisé et utilisé par le réalisateur Dominique Adt pour nourrir son docu-fiction "Présumés coupables, l'affaire Mis et Thiennot"

Découvrez maintenant "Briser le mur du silence", ce "film de bonne volonté" (selon l'expression de Léandre Boizeau) qui donne à voir les acteurs et les lieux de cette terrible erreur judiciaire. 

Depuis 1980, le comité de soutien à Mis et Thiennot s'est donné pour mission de faire réhabiliter les deux condamnés. L'association est soutenue bénévolement par l'avocat Jean-Paul Thibault et dépose sa première demande en révision en décembre 1982. Depuis cette date, cinq demandes ont déjà été rejetées. Le 12 février 2014, maintenant représenté par l'avocat Jean-Pierre Mignard, le comité a déposé une 6e demande en révision dans l'affaire Mis et Thiennot auprès de la cour de cassation. Le 17 mars 2014, la commission des révisions a renvoyé l'examen de la demande à janvier 2015...

Entretiens avec Léandre Boizeau et Jean-Luc Mével le 19 mars 2014 - Un article écrit par Julie Guillaumot