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Publié le 13 Novembre 2019

PIEM, fin analyste de son temps

Homme de plusieurs temps, sa vie et son oeuvre répondent aux questions de plusieurs générations.. Mais comment en est-il venu à ce processus de création ? Est-ce le mélange d'éducation religieuse catholique, de racines aristocratiques et d'esprit occitan qui aurait produit cette forme d'esprit particulière, cette manière de voir le monde ?

Pierre Georges Marie de Barrigue de Montvallon naît en novembre 1923 à Saint-Etienne (Loire) dans une famille catholique de l'aristocratie occitane. Il est le troisième sur les six enfants que compte la famille de Serge de Barrigue de Montvallon et de Madeleine Champavère. Cette grande famille bourgeoise s'établit rapidement à la capitale, le père est directeur d'agence à la Société Générale puis directeur de la Maison de la Chimie à Paris.

 

  L'esprit PIEM

Esprit libre et indépendant, il préfère suivre les cours de l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, dont il sort diplômé et engagé à la JEC (Jeunesse Etudiante Chrétienne). Il poursuit son apprentissage à l'école de dessin de Paul Colin, boulevard Malesherbes à Paris, et apprend l'art rigoureux de l'affiche et de la concision : "Un bon dessin doit pouvoir se passer de légende et de bulles". 

Il raccourcit son nom et gomme tout signe d'appartenance à une classe, il signe PIEM. En Janvier 1945, il termine la guerre comme "caporal décorateur" à Trèves (Allemagne occupée) et participe à Témoignage chrétien dès 1947. Il connaîtra ses heures de gloire au Figaro, avec sa chronique hebdomadaire Dipapacéquoi puis à La Croix, jusqu'en 1981. Il est aussi le créateur du personnage de "Turlupin" qui paraissait en strips dans certains quotidiens comme L'Est républicain dans les années 1970. Il dessine aussi régulièrement pour L'Unité, hebdomadaire du Parti Socialiste de 1972 à 1986.

 

Inclassable et surtout indépendant

Mirabeau dépeignait dans sa correspondance les Montvallon comme une lignée d'originaux. Deux siècles plus tard, celui-ci ne le fait pas mentir. Dès 1947, il se voue à la peinture, essentiellement des paysages, mais se consacre surtout au dessin humoristique dans lequel il trouve rapidement une certaine notoriété. Son autre vocation, c'est la famille. Il épouse Elisabeth Lefebvre le 23 août 1947, ils auront six enfants (comme ses parents) dont Thierry, le cadet, connu sous le pseudonyme de Barrigue, dessinateur de presse comme son père. Parallèlement, il défend la profession journalistique en militant au sein du SNJ (Syndicat National des Journalistes). En 1961, il accepte d'illustrer pour le Seuil la Vie de Charles de Foucauld et présente son travail à Guy Labourasse en présence de l'auteur (le controversé Abbé Six) lors de l'émission Lectures Chrétiennes un dimanche matin de février 1962 sur l'antenne de la RTF pour Le Jour du Seigneur

Ce n'est qu'un premier pas vers la télévision où l'on rencontrera PIEM plus régulièrement et dans des émissions de variétés. Mais avant cela, il pousse les portes des cabarets et se produit plusieurs années comme humoriste à La Tête de l'art à côté de Juliette Gréco, Barbara, Marie Laforêt, Fernand Raynaud ; à l'Olympia avec Liza Minnelli ; à Bobino avec Georges Brassens. PIEM est un vrai Parisien du XVIIe arrondissement, mais La Noue à Notre-Dame d'Oé en Indre-et-Loire, propriété familiale qu'Elisabeth et lui rénoveront patiemment, demeure un havre de tranquillité mais aussi un contact avec la vie de province. 

Au milieu des années 70, son chemin croise celui de Jacques Martin qui l'embarque dans l'aventure du Petit Rapporteur avec Stéphane Collaro, Pierre Bonte, Robert Lassus, Philippe Couderc, puis Pierre Desproges et Daniel Prévost. Dimanche après dimanche, La petite semaine de PIEM marque une génération d'enfants de la télé. C'est tout d'abord Le Petit Rapporteur de 1975 à 1976 sur TF1, puis La Lorgnette en 1977 sur Antenne 2 et La Lorgnette 2 en 1987. Dans cette émission satirique de pseudo-information, dont le ton libertaire serait totalement inadmissible aujourd'hui, son allure d'homme de bonne éducation et sa silhouette de fumeur de pipe marque le petit écran et en font un personnage médiatique.

 

Le petite semaine de PIEM

Pendant deux ans, il anime l'actualité dans la semaine sous forme de dessins satiriques dans le rendez-vous du dimanche après-midi. Cette petite semaine prenait son style dans les premières incursions de PIEM sur le petit écran. Tout d'abord en 1965, dans Dim, Dam, Dom, émission de la RTF (Radio télévision française) pour les femmes où il laissait libre cours à son analyse souriante du monde et de la société ("Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des femmes" - document Ina du 28/03/1965) ou en 1969 dans l'émission Un trait c'est tout pour l'ORTF. Le principe de ses dessins "animés" était simplissime. Il s'agissait généralement d'un premier dessin au trait dans lequel on distinguait une situation, un personnage plutôt sympathique ou un objet énigmatique auquel PIEM apportait dans un second temps, en quelques traits au gros stylo-feutre, une tout autre signification qui nous laissait rieurs, songeurs ou ébahis par l'esprit subtil de l'auteur. Un humour lucide car témoignage critique de son temps, l'ironie des choses et des hommes, mais jamais totalement noir...

Ce style, cet esprit, PIEM les développe également dans ses premiers films amateurs qui seront les esquisses des sujets de société qu'il réalisera avec plus de moyens pour Le Petit Rapporteur. Dès 1975, avec les outils de production de Boulogne Billancourt et de TF1, il construit des sujets de 5 minutes, véritables petits courts métrages, dans lesquels il traite de thèmes de société : "Le sexe" diffusé un dimanche après-midi en juin 1975, "Les méthodes policières : la matraque" diffusé en mars 1975, "La pollution et les déchets radioactifs", "L'écologie", "Les cérémonies officielles", "Les pots-de-vin", "La Vente des Mirages" (manière de se venger du passage des Mirage et Alpha Jet de la base aérienne de Parçay-Meslay, voisine de Notre-Dame d'Oé, et des odeurs de kérosène qui l'insupportent) etc...

L'armée, l'Eglise, la politique, la police, toutes les institutions vont y passer... Le tout avec gentillesse, doigté, bonne éducation, belles lettres, beaux textes, dit par PIEM lui-même, costumes trois pièces de tweed, élégance toute british, ton à la française pour ce barbu poil de carotte arborant une éternelle pipe. La chute n'étant que plus jubilatoire à chaque sujet. PIEM ne prend pas parti, il interroge le bon peuple, les spécialistes de tout et de n'importe quoi, il constate, c'est tout !

 

Piem, dessinateur infatigable...

La télévision et la presse ne sont que deux vitrines de son activité de dessinateur. PIEM est un marathonien qui fume la pipe. Ne croyez pas que cette dernière entrave son souffle, au contraire. Tel une locomotive, ce serait plutôt la cheminée de son hyperactivité. Il publie régulièrement (pratiquement tous les ans) des recueils de dessins où il explore nos problèmes de société, regard d'entomologiste sur les français mâles et femelles, simples citoyens ou acteurs politiques. Il est l'auteur, entre autres, de Un trait...C'est tout en 1972, A la petite semaine en 1975, Dipapacéquoi en 1976 et en 1977, Aux larmes citoyens ! en 1976, La France et les Français (en collaboration avec Fernand-J. Tomiche) en 1979, la fameuse série Les mordus de...de 1984 à 1988 avec le tennis, le foot, le ski, l'automobile, le ballon rond et ses nombreuses rééditions. Il reprend dès 1993 avec Au revoir et encore merci, regarde plus haut avec Dieu et vous en 1996 et n'épargne pas Les gendarmes en1997. Les joies de la retraite en octobre 2004 ferait penser qu'il a vraiment décidé de lever le pied et pourtant la dernière fois que nous l'avons vu dans son salon, âgé de 94 ans, il explorait les centaines de chaînes du câble en faisant un bon mot toutes les 30 secondes devant l'absurdité du monde.

 

Et le cinéma amateur ?

A la question que lui pose Marcel L'Herbier en 1961 dans l'émission de la RTF (Radio télévision française) Le Critérium du film amateur : "Quelles sont les joies que vous trouvez dans le cinéma ?", il répond : "Il y a beaucoup de joies, beaucoup d'espérances, d'illusions mais de désespoir aussi, la caméra peut se retourner contre moi". Cinéaste amateur de fraîche date à l'époque, PIEM vient de voir saluer son film à sketchs Les 5 sens par le Club des Amateurs Cinéastes de France (C.A.C.F - 1945/1977). PIEM parle du cinéma comme d'un "passe-temps, le cinéma amateur l'occupe et lui évite de faire d'autres bêtises...". 

Il a beaucoup pratiqué le cinéma familial, filmé ses enfants, "on ne filme que des situations importantes, c'est une machine à arrêter le temps qui permet de revivre avec joie ses souvenirs". 

 La fiction l'attire, élève d'Etaix et de Tati, il cherche à exprimer par le cinéma ce qu'il réussit si bien à dire en quelques traits. Passionné par cet art, il nourrit pourtant une insatisfaction chronique à chaque court métrage réalisé. A la question de Marcel L'Herbier :"Est-ce qu'il n'y a pas de désaccord entre la profession d'humoriste et de caricaturiste et le cinéma ?" PIEM répond qu'il s'agit bien de création de part et d'autre mais que le dessinateur est solitaire alors que le cinéma est un travail d'équipe. Le Manoir de la Noue, la propriété de Notre-Dame d'Oé, accueille tournages et fêtes. Les amis et voisins sont invités aux feux d'artifice, sons et lumières, spectacles où il ne manque pas d'esquinter son souffre-douleur préféré, le Général de Gaulle. Le cinéma le passionne, l'interroge (voir Cinémalgie récompensé en 1964 par la C.A.C.F), mais ne le satisfait pas. Il en demeure de petites perles comme Leçon de choses, Le Manchot, Cinémalagie, Le matelot d'Amsterdam ou Nature morte dans lequel il confesse son abandon de la peinture. Des films plus imposants en nombre d'acteurs et en durée comme Fibre religieuse ou Fibre militaire, Fais pas joujou dans mon cosmos, tournés dans son quartier à Paris ou à La Noue, sont plus lourds et manquent parfois de rythme. PIEM excelle dans le format très très court.

Avec un père et beau-père, Croix de guerre 1914-1918, Piem gardera une dent contre les états-majors et la guerre. Dans Fibre militaire, il met dans le même paquet les commémorations du 14 juillet, le grand Charles (De Gaulle, qu'il ne rate jamais - voir aussi La Porte), et les états-majors qu'il juge responsables de la mort de millions d'individus.

 

Les films de famille

Côté films de famille, il est nécessaire de souligner la qualité de l'image et le regard aimant que pose Pierre sur sa famille, ses enfants et surtout Elisabeth, la femme de sa vie. La propriété de la Noue à Notre-Dame d'Oé apparaît comme un havre de paix où la vie coule paisible entre le ruisseau de la Perrée et le grand étang du domaine. Les enfants s'y promènent en barque, montent à cheval, se baladent en sulky, élèvent une véritable ménagerie, jouent avec leurs copains du voisinage. PIEM tente bien, de temps à autre, de mettre en scène ces moments heureux mais c'est toujours sous le regard interrogateur de l'un de ses fils ou le regard caméra rieur de l'une de ses filles. Le foyer familial est essentiel pour lui, La Noue est un endroit où il se ressource, où il travaille, là-haut sous la grande mansarde de la maison. La vie ne leur fera pourtant pas que des cadeaux, le couple perd deux de ses enfants dans les années 90. PIEM n'en fera jamais un secret, il parle alors de la nécessité de ne pas cacher au public ses meurtrissures si l'on veut aussi le faire rire. 

                                         

Tour de Sicile avec le Norécrin du Figaro en juillet 1960, voyages de Vacances au Cap Nord l'été 64, camping en Yougoslavie en 68, croisière en Mer Noire en 71, virée à bord du ketch Corsen de Dany et Jean-Michel Barrault dans les années 70, les vacances à Trouville-sur-Mer ou à Dinard. Ces films demeurent des documents intéressants voire exceptionnels sur une époque et un style de vie rarement filmés. Les images de cette qualité, car PIEM connaît bien le cinéma et sa technique (nous parlons ici de l'époque de l'argentique et de la pellicule bien plus difficile à manier que la vidéo numérique d'aujourd'hui) font de lui un cinéaste amateur remarquable et accompli

Une question subsiste cependant : Où trouvait-il le temps de faire tout cela ? Humoriste très apprécié du public, dans ses films et ses dessins, PIEM a toujours cherché à coincer le lecteur/spectateur et lui donner à réfléchir.

PIEM, fin analyste du Monde possède l'art de la chute !