Publié le 19/06/2020

Christophe Manon "Poèmes pour les temps présents"

jusqu'à fin 2020
Labo de création littéraire

Christophe Manon investit jusqu'à l'été 2020 le Labo de création de Ciclic pour "Poèmes pour les temps présents", une série de cinq poèmes cinématographiques, à partir des films recensés et archivés sur le site de Ciclic Mémoire.

"Christophe Manon écrit des livres de poésie et de singuliers romans, abouchant lyrisme contenu et expérimentations formelles, dodelinant d’une veine grotesque et fantaisiste à une autre plus concentrée et sombre, mais toujours parsemée d’épiphanies furtives et baignant tout entière dans une forme de grâce patiemment conquise. Un monde entier s’y dessine au travers de récits d’enfance plus ou moins cauchemardesques, de plaisanteries métaphysiques, d’odes chaleureuses à la camaraderie, affirmant le désir comme une méthode d’appréhension du réel et l’amour comme une page à réécrire chaque jour." (Florian Caschera). Il a publié une vingtaine de livres parmi lesquels : Extrêmes et lumineux (Verdier, 2015), Au nord du futur (Nous, 2016), Jours redoutables, avec des photographies de Frédéric D. Oberland (Les Inaperçus, 2017), Vie & opinions de Gottfried Gröll (Dernier télégramme, 2017), Pâture de vent, (Verdier, 2019). Il se produit régulièrement dans de nombreux pays dans le cadre de lectures publiques, parfois en collaboration avec des musiciens (Frédéric D. Oberland, Sing Sing, Thierry Müller, le groupe Arlt).

D’une durée d’environ cinq minutes chacun, ces poèmes associeront dans un même élan esthétique création musicale et sonore composée par Frédéric D. Oberland (Oiseaux-Tempête, Le Réveil des Tropiques), montage des images réalisé par As Human Pattern (Grégoire Orio & Grégoire Couvert) et poème en prose lu en voix off.

« Le cinéma en pratique est comme une vie après la mort », écrivait Pier Paolo Pasolini, car ce que l’on voit à l’écran ce sont à proprement parler des spectres. C’est de la tension entre le mouvement vivant d’êtres pourtant désormais disparus (ou qui ne sont plus pour le moins tels que représentés sur la pellicule) que naît l’émotion du spectateur. L’énergie cinétique étant dialectiquement confrontée à la disparition des choses et des êtres.

Ces ombres fantomatiques qui errent sans fin dans les limbes de la pellicule nous adressent à travers les temps une « apostrophe muette », pour reprendre les mots de Jean-Christophe Bailly à propos des portraits du Fayoum, qui ne peut ni ne doit demeurer sans réponse. À ces regards qui nous parviennent comme par miracle depuis un si lointain pays, il nous faut bien répondre par notre propre regard et donc leur accorder une place, aussi minime soit-elle, dans notre temps. Ainsi, ces vieilles apparitions dont les traits et les sourires depuis longtemps dissipés semblent flotter mélancoliquement sur nos écrans ont-elles peut-être, pour quelques secondes à peine, la possibilité de renouer une fois encore avec la jeunesse du présent.

Voilà probablement tout l’enjeu, mais il semble de taille. Proposer un montage inédit d’images (visuelles, sonores, textuelles), soit par contrastes déchirants, soit par troublantes affinités, c’est en effet leur donner un faste nouveau, leur insuffler une nouvelle vie, c’est, en quelque sorte, faire tourner les tables. Mais c’est aussi, parce que sont alors mobilisées en chacun d’entre nous nos plus intimes ressources de mémoire et d’empathie, partager notre patrimoine commun : les souvenirs, le rapport aux êtres chers que nous avons perdus, l’inscription de nos petites histoires « nos amours et nos vies, nos bonheurs et nos morts, dans le grand flux du monde » (Mathieu Riboulet).

Cinq poèmes cinématographiques donc, dans lesquels se déploient en motifs obsessionnels la stupeur de vivre, la mort, l’amour, la toute-puissance du désir, l’immanence des présences, la joie et le désarroi, la grandeur et les faiblesses du cœur humain, la folle sarabande des prodiges et des terreurs enfantines, la compagnie bienveillante des fantômes, la détresse et l’espoir, la rage et la fureur toujours tenaces malgré l’écoulement irrépressible du temps. Cinq brefs épisodes portant un regard lucide sur le monde et le destin des individus, évocation des échecs, des errances et des désastres (personnels ou collectifs), sans renoncer pour autant à l’expression d’une fraternité patiemment conquise, dans une sorte de ravissement, d’éblouissement face à ce qui survient.

Voici où nous en sommes.

Dire l’urgence du souvenir afin de conjurer l’apparente normalité du temps qui passe. Non pas toutefois se contenter d’évoquer ce qui est révolu, mais bien plutôt chanter ce qui est en train d’advenir, ici, maintenant, sous nos yeux. Sans excès de mélancolie, assurer aux présents qu’ils n’ont pas à redouter de passer puisque c’est là leur destin légitime et leur glorieux accomplissement. Tenter modestement de « rendre justice à l’intensité des événements », pour reprendre les mots de Pierre Guyotat et, peut-être, par la grâce de l’écriture cinématographique, d’attester d’imperceptibles épiphanies.

S’évertuer, au bout du compte, à faire battre à l’unisson les cœurs de ceux qui sont regardés et de ceux qui regardent.

[Christophe Manon, janvier 2020]

Retrouvez les deux premiers poèmes cinématographiques de Christophe Manon sur le site Ciclic aux adresses suivantes : Christophe Manon "Poèmes pour les temps présents #1", Christophe Manon "Poèmes pour les temps présents #2"Christophe Manon "Poèmes pour les temps présents #3" et Christophe Manon "Poèmes pour les temps présents #4"