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Publié le 4 Décembre 2018

Rencontre avec Aurélie Bonamy, monteuse

Aurélie Bonamy fait partie de ces amoureux de l'image et de la famille qui tombent en émoi devant les films amateurs comme on reçoit un coup de foudre. Elle a réalisé pour Ciclic quatre montages inventifs, touchants et drôles. Rencontre avec une joueuse d'images.

 

Aurélie naît en 1978 à Charleville-Mézières. Elle aime la télévision, la bande dessinée, la photographie, le cinéma. Elle voudrait apprendre la photo, ou bien entrer aux Beaux-Arts... Mais elle est tellement pressée de quitter le confort familial pour se lancer dans la vraie vie, celle où l'on travaille, où l'on prend des risques, où l'on rencontre des gens, qu'elle quitte le foyer avant même de passer son bac, pour vivre seule, d'abord à Birmingham, puis à Palerme. Elle revient ensuite en France et obtient en 2004 une Maîtrise d'études cinématographiques à l'Université de Lille. Quelques années plus tard, elle s'inscrit à l'AFPA d'Issoudun et devient monteuse.

Stagiaire au service patrimoine de Ciclic, elle réalise alors Ritournelle et transforme un exercice de montage en une vraie expérience poétique et émouvante. La simplicité apparante cache un travail minutieux de recherche sur le rythme, les raccords, les points de vue qui se répondent, les personnages qui se croisent. Puis c'est un jeu plus léger et drôle avec Match de foot, où la bande-son ajoute au comique des images. Enfin, dans Fictor, on entre dans la fiction où tout semble possible, où la diversité des films amateurs répondent à un imaginaire illimité.

Quand Ciclic a eu besoin d'un nouveau film pour ses collections d'avants-programmes diffusés en salles de cinéma, "Cour(t)s devant", ce fut une évidence de faire appel à celle qui connaissait nos films, qui les aimait, et qui pouvait nous donner sa définition du film de famille. Elle nous livre La Fraction de seconde, onirique et sensible, où le cinéma amateur devient le miroir de nous-même, où chacun peut se reconnaître et s'identifier, à la fois intime et universel.

 

Comment s'est passée ta rencontre avec les films amateurs de Ciclic ?

C'était en 2010, je devais effectuer un premier stage dans le cadre de ma formation de monteuse truquiste à l'AFPA d'Issoudun. Pour des raisons personnelles, je devais absolument le faire sur place. Notre formateur, David Le Fellic, m'a conseillé de me rapprocher de CICLIC, et là, un immense terrain de jeu s'est présenté à moi. J'ai eu la chance de travailler avec Jocelyn Termeau, à l'époque responsable du pôle patrimoine, qui m'a fait confiance en me donnant carte blanche pour créer des petites vignettes à partir de leur fonds d'images.

C'était à la fois excitant et vertigineux. Il y a tant de films à voir et tant d'histoires à inventer avec cette matière. En tant que monteuse, c'est un cadeau du ciel. Ce qui me plait dans ce métier c'est inventer des histoires à partir d'images d'inconnus filmées par d'autres inconnus. Expérimenter, détourner, inventer, s'approprier la vie des autres. Je pourrais passer la mienne à manipuler celle des autres.

Et puis ça m'a rappelé mes premiers émois avec les films de famille. Pour ma grande communion, mon oncle est arrivé avec une caméra. Une énorme caméra à cassette VHS. La première (pour moi) avec laquelle on pouvait filmer et voir aussitôt le résultat. Ce fût une révélation à tous points de vue. Je découvrais qu'il était possible de filmer sans être riche ou célèbre et en plus, je pouvais filmer les gens que j'aimais, les choses que je voyais.

Voir tous ces films d'amateurs était donc un naturel prolongement de ma première expérience de vidéaste et jouer avec ces films est mon pêcher mignon de monteuse.

 

Avec "La Fraction de seconde", comment as-tu souhaité définir le film de famille ?

C'est en regardant tous ces films de famille que j'ai eu l'idée de faire un montage sur ce moment où on réalise que la vie passe trop vite. En une fraction de seconde, on prend conscience d'en avoir déjà vécu la moitié. Pour moi, toutes ces archives issues de différentes familles nous révèlent la même chose. Au-delà des rituels communs tels que les repas de famille, les vacances à la mer, la naissance d'un enfant, ces films nous exposent au temps qui passe et qui file entre nos doigts. Entre mes doigts de monteuse qui s'amuse avec ce temps, le temps d'une vie. Je passe d'un âge à un autre, bouleversant les codes du cycle naturel. Je vogue de l'enfance à la vieillesse et inversement de la vieillesse à l'enfance. Je défie ce moment inéluctable qu'est la mort. 

D'autre part, j'ai une affection particulière pour les films de famille. Peu importe d'où ils proviennent, par qui ils ont été filmés ni même quand, j'ai l'impression d'y être, d'en faire partie, d'être l'un d'entre eux. Et quand je joue avec ces images, c'est avec ma famille que je joue. Puis il y a aussi le pouvoir du cinéma, le pouvoir des images. Celui qui fait que les personnes à l'écran ne sont pas les personnes que nous voyons mais une projection d'eux-mêmes. Quand on y pense, la vie n'est-elle pas surréaliste ?

 

Est-ce que ce travail avec les images d'archive résonne aujourd'hui dans tes créations et tes projets ? 

Je dirais plutôt que le lien entre mon travail sur les images d'archives et mes autres projets, c'est l'humain. De manière générale, je me sens très proche de ma famille, de mes amis, de mes voisins au sens large du terme. J'aime les gens autant que les traces qu'ils ont laissé derrière eux, surtout si c'est en image. Je crois qu'une partie de mon travail consiste à mettre en avant ces traces qu'elle soient ou non visuelles. J'ai obtenu l'aide à l'écriture de la région Grand Est pour mon prochain court-métrage. Un film d'animation qui parle du deuil et de la façon dont on continue à faire vivre les gens après leur mort. J'utiliserai sans doute les archives Super 8 de mon père et pour ce qui est de l'animation, je vais certainement opter pour du dessin sur photocopie - soit un savoureux mélange entre prises de vues réelles, de collages et de dessins sur papier. J'espère maintenant trouver un producteur assez fou, mais pas trop, pour me suivre.

 

Aurélie est retrounée dans les Ardennes et n'a cessé de travailler avec l'image et de partager sa passion, notamment par l'animation d'ateliers scolaires dans l'association La Pellcule ensorcelée. Ses intentions restent les mêmes : jouer avec l'image et rencontrer le public à travers des projets inventifs, drôles et pleins de fantaisie comme le Kinotrope et son spectacle cinématographique et interactif La Cinéphilésie, qui invitent les spectateurs à jouer eux-mêmes avec leurs images et leurs voix.