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Publié le 9 Février 2018

Quand les femmes s'emparent de la caméra

La grande majorité des films amateurs conservés par Ciclic a été réalisée par des hommes mais parfois au détour d'une rencontre, on apprend que c'est une femme qui tenait la caméra. Voici le portrait de quelques-unes, dont les films pertinents, parfois scénarisés et montés, sont souvent de grande qualité.

Dans les premières décennies qui ont suivi la naissance du cinématographe, rares sont les femmes à avoir eu l'audace - ou le droit ! - de s'emparer de cette invention, bien trop technique et scientifique. Leur éducation, encore imprégnée d'une vieille société patriarcale, les menait vers des activités subalternes, que ce soit dans le milieu professionnel ou familial. Il en est de même pour le cinéma amateur : ce loisir très onéreux dans ses débuts (années 1920 et 1930), réservé aux classes supérieures, était considéré comme un art faisant appel à des compétences jugées masculines (la technique, la physique, la chimie). Dans les années 1950, alors que les caméra-clubs se multiplient, le cinéma amateur devient un milieu privilégié où les notables, cadres et commençants de la ville se retrouvent afin de perfectionner leur savoir-faire. Cette activité très accaparante laisse peu de place aux femmes, en charge de s'occuper des affaires maternelles et ménagères. 

On pourrait donc croire que la plupart des femmes qui se sont essayées à la caméra l'ont fait en tant qu'assistante, ou bien en empruntant la caméra de leur père ou de leur mari. Allons tordre le cou à cette idée reçue grâce à des femmes qui ont choisi le cinéma de leur propre chef et qui ont tourné en toute indépendance. 

                                                                     

                         Paulette Niel filmée par son mari                                           Marie-Françoise Voisin épouse Arhuero

 

Paulette Niel, libérée

Paulette Niel a toujours été attirée par les métiers artistiques et c'est en 1963, alors qu’elle a 30 ans, qu’elle parvient à s'acheter sa première caméra Super 8 Kodak, avec l'argent gagné en tant que danseuse de cabaret à Paris. Elle peut enfin à sa guise, donner libre court à son imagination et son goût pour le cinéma et la comédie de la vie. Née en 1933 à Paris, où sa mère tient une boutique de fleurs rue Clignancourt dans le 18e, elle commence dès 14 ans à travailler dans la confection puis dans la coiffure, chez l'Oréal. Son goût pour les métiers artistiques la conduit sur les plateaux de cinéma où elle sera figurante avec notamment un petit rôle auprès de Fred Astaire et Audrey Hepburn dans "Funny Face" de Stanley Donen, en 1957. Lasse d’attendre le rôle de ses rêves, elle se tourne vers le music hall et le métier d’artiste de cabaret, dans lesquels elle se produira jusqu'en 1970. En 1972, elle part s'installer avec son mari antiquaire et ses trois enfants dans une maison avec jardin à Ivry-la-Bataille, puis à Sorel-Moussel en Eure-et Loir. Toujours active, elle fera les marchés en vendant des pâtes fraîches, puis des bijoux et enfin des vêtements qu'elle confectionne. Elle continuera à filmer en super 8 et 8mm jusqu'en 1970 puis c'est en vidéo qu'elle immortalisera la vie de ses petits enfants.

 
En 2006, elle dépose une trentaine de petites bobines Super 8 aux archives de Ciclic. Ses images gaies et colorées nous dévoilent une vie de famille heureuse entre partie de campagne, voyages à l'étranger et vacances en bord de mer. Elle aime filmer "caméra embarquée" en voiture comme dans le film "À la ferme" où elle apparait tout sourire à l'arrière du véhicule puis se filme dans le reflet du rétroviseur ; ou dans ses films de voyage au Sénégal et dans les rues de Singapour dans " Voyage à singapour ".

 Petite anecdote sur le film "Les garçons", alors qu'ils ont à peine 10 ans et afin de les dégoûter de fumer, Paulette Niel met en scène ses deux fils, cigarette à la bouche comme deux hommes en plein débat. Cette expérience les marquera pour toujours puisqu'ils n'ont plus jamais touché à une cigarette !       

 En 2008, l'artiste videaste musicien Cedric Baud lui fait un bel hommage musical dans le montage intitulé "Archives filmées de Paulette Niel"

 

Marie-Françoise Arhuero, appliquée

Née à Tours en 1927, Marie-Françoise Voisin se passionne pour la photographie et le cinéma dès son jeune âge. Elle a 16 ans lorsqu'elle décide d'apprendre le métier de photographe en entrant au studio Arhuero à Joué-les-Tours. Elle y rencontre Jean Arhuero, de 15 ans son aîné, qui invente et fabrique des développeuses pour films en formats réduits au sein de sa société SEBA (Société d'exploitation des brevets Arhuero).

 Très occupé au perfectionnement de ses développeuses, c'est Marie-Françoise, embauchée comme assistante, qui réalise des films en 9,5 mm pour que Jean puisse tester ses machines. Elle a 20 ans, lorsqu’elle réalise et monte "Premières aventures", avec la mémorable séquence "Pauvre toutou", avec sa nièce comme actrice principale et un vieux fox-terrier. Ce qui apparaît au premier abord comme un film de famille est une fiction réalisée avec talent, tant au niveau des qualités techniques de la prise de vue, qu'au niveau du montage. Son goût pour la mise en scène des enfants se retrouve aussi dans ses films de vacances, où le cadre est travaillé et le montage soigné, comme dans "Travaux de construction". Marie-Françoise Arhuero est une des rares femmes à faire partie d'un caméra-club, le C.A.C.T., Club des amateurs cinéastes de Tours.

 

Soeur Marie Sainte-Anne Potesta, dévouée

Fernande Potesta, plus connue sous le nom de Soeur Saint-Anne, est née le 6 mai 1899 à Oran en Algérie. Elle arrive en France en 1936 pour entrer à la congrégation Soeur-Marie-Immaculée à Bourges, sous le nom de religieuse "Soeur Marie Sainte Anne". Dès lors, elle entre au service de la paroisse de Lignières où elle restera pendant 40 ans. Elle commence à filmer dans les années 50, au moment où elle constitue pour les enfants du Patronage de Lignières (18) une petite cinémathèque de films en Pathé Baby 9,5 mm (documentaires, films burlesques).

Avec sa caméra 9,5 mm, elle devient reporter de la paroisse en filmant les activités du Patronage de Lignières et les voyages et pèlerinages organisés au Mont Saint-Michel, à Lourdes ou à Fatima par l'Abbé Jacques Seveau. Le regard porté sur l'enfance est avant tout spontané, joyeux et tendre, quand elle filme l'énergie du groupe de gamins de Lignières qui enchaîne galipettes, pitreries et batailles de boules de neige. Ses films se structurent par un montage et des cartons quand elle veut raconter les étapes d'un voyage, comme dans le joli film "Voyage à Lisieux".

 

Dans les collections patrimoniales de Ciclic, la part des femmes cinéastes représente environ 5%. La première femme dont les films ont été déposés est originaire de Chateauroux. Madeleine Chaploteau est aussi l'une des rares femmes à faire partie du Caméra-Club de l'Indre, dans les années 1950. Elle a laissé derrière elle de beaux documentaires témoignages de la vie locale en Indre comme le contemplatif "La Brenne" et le très vivant "Braderie à Chateauroux".