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Publié le 28 Mai 2018

Pierre Villiaume, cinéaste reporter à Orléans

Pierre Villiaume est toujours resté orléanais. Enseignant en architecture à l'école des Beaux-Arts, membre actif du Photo-Ciné-Club Orléanais (PCCO), il filmait les actualités de sa ville en 16mm. Il a également co-réalisé, en 1948, une fiction très remarquée pour les Scouts de France, "Antoine, chef de bande".

Pierre Villiaume est né en 1916 et a suivi ses études d'architecture à Orléans. Entré à l'école des Beaux-Arts à 20 ans et déjà très doué, il obtient à la fin de cette première année d'études le premier prix en cours d'architecture et le premier prix en cours de perspective. A la même période, il allie cette passion à son désir de cinéma dans un tout premier film en 8mm, sur le style gothique de la cathédrale d'Orléans. "Mon père avait le goût et la sensibilité de l'image, en tant que dessinateur et architecte. Il était amoureux de l'art, et de la vie aussi ", nous livre son fils Jean-Michel Villiaume. Ce documentaire, peut-être un travail d'étudiant effectué pour son cursus aux Beaux-Arts, a déjà toutes les qualités d'un film professionnel : cadrages, exposition et mouvements de caméra sont maîtrisés à la perfection.

 

Reporter officiel

Pierre Villiaume va garder sa caméra 8mm pendant dix ans pour consacrer ce format à des souvenirs familiaux, comme par exemple les premiers pas de sa fille aînée Marie-Françoise, séquence emblématique de tout film de famille. En parallèle, il passe très vite au format semi-professionnel 16mm pour tourner des reportages sur la ville d'Orléans, en commençant par des images rares de femmes et enfants espagnols réfugiés à la salle des fêtes d'Orléans en 1939. Il réalise ensuite avec d'autres jeunes cinéastes amateurs, pendant l'Occupation, deux films exceptionnels sur les activités des enfants et adolescents de la région, dans les Centres d'apprentissage et les Centres de jeunesse. Ces films étaient destinés à mettre en valeur l'encadrement des jeunes dans ces centres mis en place par l'Etat, ainsi que leur travail et leurs activités culturelles, comme lors des fêtes johanniques de Chartres en présence de délégués du Secrétariat général de la Jeunesse.

C'est peut-être à la Libération que Pierre Villiaume entre au Photo-Ciné-Club Orléanais, dont la section cinéma est ouverte depuis 1938 mais qui est restée en sommeil pendant la guerre. Dans le film de montage réalisé par ce caméra-club en 1972, en particulier par Jean-François Lambert et Jacques Péan, et retraçant 50 ans d'histoire de la ville d'Orléans, c'est à Pierre Villiaume que l'on doit, entre autres, des images de soldats allemands filmés à la volée derrière une fenêtre, et des américains arrivant à Saint-Jean-de-la-Ruelle en août 1944. Ce film, accompagné de deux diaporamas latéraux, a été projetté au cinéma Les Carmes pendant 15 jours dans une salle qui ne désemplissait pas !

 

Les fêtes johanniques

Pierre Villiaume, avec ses camarades du PCCO comme Emile Lauquin, filme donc pour la municipalité les évènements locaux comme les courses, les grandes braderies et les fêtes de la jeunesse. Mais sa préférence se porte sur les Fêtes johanniques, très prisées des reporters orléanais mais aussi nationaux (comme le journaliste Francis Cover, à son tour interviewé ici). 300.000 visiteurs y venaient et s'y rassemblent encore aujourd'hui sur plusieurs jours de cérémonies et festivités : « Comme on disait à l'époque, au défilé de Jeanne d'Arc, il y avait la moitié des orléanais qui défilait et l'autre moitié qui regardait », rappelle Jean-Michel Villiaume. Evènement grandiose donc, où les places aux premières loges étaient convoitées par tous les journalistes du pays. Jean-Michel voit encore l'autocollant "correspondant officiel" sur la sacoche de caméra de son père, qui pouvait ainsi filmer au plus près les hautes autorités mais aussi les défilés scouts et les héroïnes éphémères qui se sont succédées dans le rôle de Jeanne d'Arc. Nous avons droit à l'arrivée du Président de la République Vincent Auriol en 1947, ou encore à un joli regard caméra en plan serré doublé d'un V de la Victoire du général Eisenhower en personne, invité d'honneur en ce double-jour de la victoire qu'est le 8 mai à Orléans ! Villiaume filme ces fêtes chaque année pendant 15 ans jusqu'en 1961 avec la venue d'André Malraux, alors numéro deux du gouvernement. Le cinéaste y attachait énormément d'importance et c'est avec émotion que Jean-Michel nous livre ce souvenir : "Papa a commencé à être malade vers 1970. Il est mort le 7 mai 1976, juste pendant les embrasements de la tour de la cathédrale d'Orléans [c'est le 7 mai que Jeanne d'Arc reçoit solennellement son étendard au pied de la cathédrale, qui s'enflamme par des jeux de lumières, ndlr]. Il est décédé à ce moment-là, ce qui est hautement symbolique pour lui". 

 

         

       Une bobine du PCCO prêtée                  La caméra de Villiaume : la Bell Howell 16 mm         Pierre Villiaume en 1948

           à "Famille et Culture"                                                 Filmo 70

 

Passeur d'images

Sa passion pour le cinéma s'épanouissait également dans une autre fonction, puisque le cinéaste était Président de la section orléanaise de l'UNIC (Union Nationale Inter Ciné-clubs) qui s'appelait "Famille et culture". Selon son fils, qui garde de nombreux souvenirs de cette activité, ses motivations étaient de transmettre sa passion pour le cinéma et de le rendre accessible à tous. Les différents ciné-clubs de la région, très nombreux à l'époque (club paroissial, communal, ou dans les collèges et lycées...) faisaient appel à Pierre Villiaume qui leur procurait leurs programmes hebdomadaires ou mensuels. Les distributeurs de films parisiens lui envoyaient chaque semaine les films à partager et Pierre Villiaume faisait l'intermédiaire. Il fallait vérifier chaque bobine, et c'était l'occasion pour la famille et les amis, tous les lundi soir, de se réunir pour visionner un film qu'il venait de recevoir. "Ces films étaient en 16 mm et la projection était très bruyante : il fallait monter le son du film à fond pour couvrir le bruit du projecteur", se souvient Jean-Michel, familiarisé très tôt au "Cinéma chez soi". 

 

Antoine chef de bande, et les scouts d'Orléans

S'il y a bien un récit de tournage dont se souvient parfaitement Jean-Michel Villiaume, c'est celui de "Antoine, Chef de bande". Car, même s'il n'a pas vécu ces deux folles années (il est né en 1950), il connait parfaitement l'énergie déployée pour ce film par les anecdotes racontées par ses parents.

Le mouvement scout est très florissant juste après-guerre et particulièrement à Orléans sous la direction du commissaire de district Pierre Sellier, qui s'y consacrait avec élan et modernité : il ambitionne de réaliser un documentaire qui serait projetté lors de la grande fête annuelle de district. Il réunit donc en 1946 une équipe d'auteurs et de techniciens : Roger Foucault, Pierre Villiaume, et André Turbat (1), pour réaliser le long-métrage documentaire "24 heures chez les Scouts". Face au grand succès de cette première expérience, et l'enthousiasme de toute l'équipe, pourquoi ne pas voir encore plus grand ?

Pierre Sellier décide alors d'adapter à l'écran un auteur de romans pour la jeunesse Jean-Louis Foncine, de la collection "Signe de Piste"Antoine, chef de bande. Pierre Villiaume maitrisait parfaitement le son et le montage et il est naturellement devenu co-réalisateur avec Roger Foucault, et c'est André Turbat qui s'est chargé de la direction d'acteurs. Il faut imaginer une épopée de deux années, à réunir des enfants le soir et le dimanche, à immobiliser des rues d'Orléans et diriger des figurants, à tourner parfois de nuit... Tout cela relève déjà de la prouesse pour des cinéastes amateurs, mais les défis ne s'arrêtent pas là : le film sera parlant et sonore, ou ne sera pas ! Le magnétophone n'existant pas encore, Pierre Villiaume fait venir depuis la Suisse une machine à graver des disques pour enregistrer le son en direct pendant les prises de vues ! Ces disques étaient en zinc et couverts d'une couche de vernis, et il fallait que la température soit précisémment de 18-19° pour que la gravure soit optimum. Les disques passaient ensuite dans des studios parisiens pour être retranscrits sur bandes magnétiques, ce qui a vallu encore à Pierre Villiaume de longues heures de travail pour le montage et la synchronisation ! Selon le spécialiste du scoutisme Christian Floquet, il est « le Premier film de fiction scout sonore et parlant », et c'est même "le premier film parlant direct en 16mm réalisé en France" selon La République du Centre du 18 novembre 1948... Quant à la musique, elle a été écrite spécialement pour le film par les orléanais Albert Tartarin et André Gaille, jouée par l'orchestre du conservatoire, chanté par quatre-vingt-dix choristes, et enregistrée par Pierre Villiaume sur les disques de cire... Film amateur, avions-nous dit ?

 

                     

         Jean-Michel Villiaume confiant                        Le micro devant une scène                       ...et Villiaume enregistrant le son 

            les disques de cire à Ciclic                                  sur le tournage...            

 

(1) Un grand merci à André Turbat et Dominique Turbat Vasset pour la documentation et le récit de ces années épiques !

Jean-Michel a hérité de la caméra 16 mm Bell Howell de son père qui lui en a fait don peu de temps avant sa mort. « Je m'en souviens bien. C'est comme s'il me donnait un de ses enfants, un trésor précieux ». Merci à Jean-Michel Villiaume de nous avoir accordé des entretiens en 2015 et en 2017. Merci à Jean-Pascal Lambert et Jacques Péan de nous avoir donné la piste de ce cinéaste, importante figure du cinéma amateur de notre région Centre-Val de Loire.